jeudi 21 avril 2011

Focus sur l'économie de défense de la Corée du Sud

Pour y avoir passé une dizaine de jour en mars, je vous propose un rapide panorama de l'économie de défense de la Corée du Sud. Cette économie est d’abord structurée par la situation stratégique très particulière du pays, confronté à l’hostilité, voire aux agressions, de la dernière dictature stalinienne de la planète.

La vitalité de l’économie coréenne est remarquable. Un paramètre simple : en 1960, la Corée du Sud et le Kénya ont le même PIB ; en 2010, la Corée du Sud dispose du 15ème PIB mondial en progression de 18% par rapport à 2009. Le Kenya, lui, est au 85ème rang…

Quelques chiffres donnent un aperçu des ambitions de la corée du Sud dans le domaine de la défense :
  • Le MoD dispose d’un budget annuel de 31 Md$US (environ 40 Md$US pour la France), ce qui représente 2,6 % du PIB (1,7 % pour la France).
  • La croissance tendancielle du budget de la défense de la Corée du Sud est de 5 % par an avec un objectif affiché de 10 % par an de croissance sur les 10 prochaines années.
  • 10 Md$US sont consacré annuellement à la R&D, mais avec une acception plus large du périmètre puisque les développements de certains équipements technologiques sont inclus.
  • Les importations représentent 1/3 des acquisitions (dont 60 % en provenance des Etats-Unis), avec une ambition affichée d’une autonomie complète, notamment dans le domaine des hautes technologies, à l’horizon 2020. Ce dernier point est particulièrement structurant pour comprendre la démarche dans laquelle s’est engagée la Corée du Sud.
En effet, c’est la demande nationale et cette exigence d’autonomie, notamment vis-à-vis des Etats-Unis qui structure l’industrie de défense sud-coréenne. L’Etat est fortement impliqué et met en œuvre un dirigisme affirmé et revendiqué. Deux organismes sont principalement chargés de mettre en œuvre cette politique :
  • L’ADD (Agency for Defense Development) spécifie techniquement les expressions de besoin des forces armées et assure le pilotage de la R&D de défense ;
  • La DAPA (Defense Acquisition Program Administration) conduit le processus de contractualisation des acquisitions auprès de l’industrie.

L’industrie de défense sud-coréenne répond à une typologie très particulière, articulée autour des chaebols, ces fameux conglomérats industriels qui concentrent l’essentiel de l’activité de production du pays. Ainsi, dix sociétés captent 80 % de la commande publique de défense. Cette situation explique une certaine faiblesse  du tissu industriel de défense qui regroupe moins d’une centaine de PME gravitant autours des filiales défenses des chaebols.

En matière d’exportation, l’industrie coréenne de défense s’appuie essentiellement sur la puissance des réseaux commerciaux mondiaux mis en place par les chaebols. La Corée du Sud affiche des ambitions élevées dans ce domaine. Elle entend intégrer le « top 10 » des principaux pays exportateurs d’armement en 2020 avec un objectif, à cette échéance de 4 Md$US par an. En 2010, le volume des exportations sud-coréennes aura représenté environ 500 M$US, soit 10 fois moins que la France.

L’économie de défense sud-coréenne présente certaines faiblesses qu’il convient de relever :
  • La place hégémonique des chaebol dans ce dispositif est un facteur de fragilité. En effet, la part de l’activité de défense dans leurs chiffres d’affaire est marginale. On observe, pour cette raison, une qualité médiocre de la ressource humaine que lui consacrent ces grands groupes. C’est cette faiblesse du management qui a amené l’Etat coréen à restructurer l’industrie aéronautique de défense hors du giron des chaebols, même si ceux-ci en restent des actionnaires majeurs.
  • Les observateurs de cette économie font le constat d’une réelle faiblesse dans le domaine de l’innovation technologique. Les ingénieurs sud-coréens sont excellent dans la mise en œuvre de processus industriels, et sans doute parmi les meilleurs du monde, ce qui se constate sans peine par exemple sur les chaînes de montage du T50, le supersonique léger d’entraînement de KAI (Korean Aerospace Industries). En revanche, il semble que la formation académique coréenne, associée au caractère confucianiste de la société, ne prédispose pas les ingénieurs et les chercheurs à la créativité.
  • La production d’équipements militaires répond d’abord au besoin national de couverture contre le risque que représente la Corée du Nord. Ces équipements sont manifestement de qualité, et souvent « combat-proven ». Mais ils ne répondent pas nécessairement à la demande du marché mondial, notamment en terme de prix. Ainsi, le K2, char de la classe des 50 tonnes, est le plus cher du marché, même s’il a remporté un joli succès en Turquie.
  • Enfin, et cette faiblesse n’est pas des moindres, les ambitions de la Corée du Sud en matière de défense correspondent à l’état d’esprit de la génération actuellement à la direction des affaires, et qui est née dans les décombres de la guerre de Corée. Depuis la fin de la dernière guerre mondiale, deux générations de sud-coréens ont tous sacrifié au travail et à la construction de ce succès économique. La nouvelle génération, celle qui sort aujourd’hui de l’université et qui a fréquenté les campus occidentaux, fera-t-elle preuve de la même abnégation que celle de ses parents et grands-parents ? Rien n’est moins sûr !
Je conclurai ce rapide panorama de l’économie de défense sud-coréenne en insistant sur le volontarisme dont fait preuve ce pays, qui se donne des objectifs ambitieux et des moyens pour les atteindre. Mais une interrogation sous-jacente demeure, celle de l’adhésion à cet effort, dans les années à venir, des nouvelles générations, alors que, pour celles-ci, la question de la menace nord-coréenne, ou celle de la réunification des deux Corée, sont moins importantes que celle de la redistribution équitable des dividendes de la prospérité qui leur a été léguée.

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