Allons-nous vers un affrontement entre les marines turques et israéliennes en Méditerranée orientale ? La diplomatie turque laisse transparaître des signes inquiétants dans ce sens.
Rappelons les faits. Le 31 mai 2010, les forces spéciales israéliennes monte à l’abordage et arraisonne une flottille de 8 navires civils qui tentait de briser le blocus imposé par Israël à la bande de Gaza. Ces navires, réunis par plusieurs associations de militants pro-palestinien, transportaient près de 700 passagers, de l’aide humanitaire et des matériaux de construction destinés à la population de Gaza. L’intervention de commandos israéliens a fait neuf morts et vingt-huit blessés parmi les militants pro-palestinien et dix blessés parmi les militaire israéliens. Cette action de vive force a été sur le coup condamnée par une grande partie de la communauté internationale, en raison d’un usage manifestement disproportionné de la force par les israéliens, et du caractère juridiquement illégale de l’arraisonnement d’une flottille de navires civils dans les eaux internationales sans l’accord des Etats du pavillon de chacun d’eux. Ces deux points de droit sont bien entendu discutés par Israël et ses alliés, en raison de la légitimité que procurerai la déclaration de la zone de blocus autour de la bande de Gaza. Dans la flottille pour Gaza se trouvait un navire turc, le Mavi Marmara, mais navigant sous pavillon comorien, affrété par l’ONG turque IHH. La Turquie a extrêmement mal pris cette agression. Depuis, les relations entre la Turquie et Israël se sont considérablement détériorées.
La commission d’enquête sur le raid israélien contre la flottille, diligentée par l’ONU et dirigée par l’ex-premier ministre néo-zélandais Jeffrey Palmer, a déposé son rapport vendredi dernier sur le bureau du Secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon. Depuis quelques mois, on sait que le rapport confirme la légalité et la légitimité du blocus maritime israélien sur Gaza – et approuve donc l’arraisonnement de ceux qui tentent de le forcer. Ainsi, le rapport Palmer, dont des extraits ont été publiés par le NewYork Times, qualifie le blocus de « mesure de sécurité légitime pour empêcher des armes d’entrer à Gaza par la mer » et « sa mise en œuvre (…) conforme au droit international » alors qu’il épingle les organisateurs turcs de la flottille pour avoir « agi imprudemment ». La commission dit même se poser de graves questions « à propos de l’attitude, de l’identité véritable et des objectifs » de l’IHH. Quant au gouvernement turc, ses efforts pour désamorcer la provocation de l’IHH ont été jugés insuffisants. Certes, ce même rapport critique sévèrement l’usage excessif de la force déployée par les commandos de Tsahal. Tout en admettant que les militaires israéliens se heurtaient à une “ résistance organisée et violente de la part d’un groupe de passagers », leur réaction a été jugée ” excessive et déraisonnable ».
Samedi, la Turquie a officiellement rejeté les conclusions du Rapport Palmer, et son ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, a annoncé « que son pays allait saisir la Cour Pénale internationale de la Haye contre Israël à propos du blocus sur la Bande de Gaza ». Un responsable politique turc aurait déclaré « que l’Est de la mer Méditerranée ne sera plus désormais un lieu sûr pour la marine israélienne et que la marine turque allait intensifier sa présence et ses patrouilles dans cette zone ». « Nous allons être plus agressifs dans cette région et Israël ne pourra plus menacer les navires civils », aurait-il rajouté. En réaction, un communiqué israélien a fait savoir « qu’Israël regrettait la mort d’individus mais qu’Israël ne présenterait pas d’excuses pour une action de légitime défense de ses soldats comme de ses civils ».
La marine turque n’est pas, loin s’en faut, une marine d’opérette. Elle dispose d’une véritable capacité opérationnelle, et est tout a fait en mesure de dénier à la marine israélienne l’utilisation des espaces maritimes dont elle a besoin pour garantir l’étanchéité de son blocus sur la bande de Gaza. Et derrière l’affaire de la flottille pour Gaza et la publication du rapport Palmer, il ne faut surtout pas oublier que la Méditerranée orientale recèle très probablement de gigantesques champs pétrolifères et gaziers. Dans un rapport publié en avril 2010, l'US Geological Survey a annoncé la présence de gisements exploitables de gaz et de pétrole dans le bassin du Levant, dont l’un des plus importants répond au doux nom de Léviathan, monstre biblique considéré comme l'évocation d'un cataclysme terrifiant capable de bousculer l'ordre et la géographie de la planète. Les perspectives offertes par ces découvertes géologiques sont déjà à l’origine d’un regain de tension entre Israël et le Liban, qui porte notamment sur la définition du tracé des frontières maritimes entre les deux Etats. Il n’est donc pas interdit de penser que le gouvernement turc a, en toile de fond de la réaffirmation de ses ambitions maritimes en Méditerranée orientale sous couvert de la défense des gazaouis, la volonté de ne pas être écarté de l'exploitation des richesses stratégiques de ces gisements, voire d'en être l'un des acteurs principaux. C'est toute la géopolitique de la zone, déjà houleuse, qui pourrait s'en trouver affectée.


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