Le Livre blanc sur la Défense et la Sécurité nationale, chargé de définir une stratégie globale de Défense et de Sécurité pour la France de 2009 à 2020, a été publié le 17 juin 2009. Il a servi de bases à la loi de programmation militaire qui couvre la période de 2009 à 2014, votée par le Parlement français le 29 juillet 2009. La commission du Livre blanc, chargé de l'élaborer et de le proposer au gouvernement, a prévu sa révision en 2012. Cette échéance s'approche à grand pas et les événements de ces derniers mois permettent de penser que cette mise à jour ne sera pas que cosmétique.
Quelques tendances stratégiques émergent, qui devront sans nul doute faire l'objet de développements dans un Livre blanc mis à jour. Je voudrais citer trois de ces tendances qui me paraissent plus particulièrement prégnantes : la place de l'Europe, le positionnement des EtatsUnis et des émergents, le poids accru de la « surprise stratégique » dans la conduite des affaires du monde.
La place de l'Europe comme puissance au sein de la communauté internationale ne laisse pas d'inquiéter. Le « marché » que la France a passé en 2009, pour sa participation pleine et entière aux structures de commandement intégré de l'Alliance Atlantique, s'est avéré un marché de dupe. L'émergence symétrique d'un pilier européen de défense n'a pas trouvé de traduction concrète. L’Europe est incapable de se penser autrement que comme une « grosse Suisse », suivant la formule d'Hubert Védrine, et se faisant, elle se trompe lourdement car la formule est viciée. La Suisse, en effet, dispose d'une réelle capacité opérationnelle pour laquelle elle consent des efforts importants et constants. De fait, l'Europe tente depuis plusieurs décennie de se convaincre que les affaires du monde doivent être réglées par le « soft power ». La préparation de la mise en œuvre de la résolution 1973, dans la crise libyenne, a conforté la France et le Royaume-Uni dans leur opinion que l'Europe de la défense restait une chimère, l'Allemagne ayant démontré, en se désolidarisant, qu'elle demeurait allergique à toute intervention militaire. Védrine résume de manière lapidaire la situation : « Est-ce que nous nous résignons à faire que l'Union européenne reste une ONG humanitaire ou est-ce que nous avons une autre ambition pour l'Union européenne, c'est-à-dire d'en faire une puissance politique capable d'avoir des positions diplomatiques et des capacités militaires d'intervention le cas échéant ? ». Sans puissance militaire, l'Europe restera l'arrière cours des États-Unis, sur laquelle ils viendront puiser de temps à autre, en fonction de leurs intérêt, et en s'appuyant sur le couple franco-britannique qui a reçu la bénédiction de l'administration Obama lors du traité de Lancaster House signé en novembre 2010. L'Europe est épuisée.
Les États-Unis, quant à eux, se repositionnent massivement sur la zone du Pacifique. Ils préparent leur face-à-face avec la Chine qui sera le facteur structurant des prochaines décennies. Dans le même mouvement, l'hyperpuissance américaine reconnaît le caractère désormais multipolaire du monde, le « multi-power world », notamment en raison de l'affirmation de plus en plus nette des émergents sur la scène internationale, Chine, Brésil et Inde en tête, mais aussi Chili, Turquie et Afrique du Sud par exemple, voire Qatar et Émirats arabes unis. Ces États ne forment certes pas un groupe homogène, mais ils mettent en œuvre le premier mode d'existence et d'affirmation de la puissance en adoptant des postures d'opposition. Chacun d'eux à bien compris que leur place au sein de la communauté internationale est conditionnée par l'acquisition d'une capacité militaire complète au standard occidental. Un signe : le marché de l'armement est en pleine croissance, de plus de 10% chaque année.
Depuis quelques mois, le monde vit au rythme quasi-mensuel de la surprise stratégique à répétition. Les décennies précédentes ont déjà été scandées par des surprises stratégiques majeures, comme la chute du mur de Berlin, l'effondrement de l'Union soviétique, les attentats du 11 septembre 2001 et la crise financière de 2008. Mais le mouvement semble s'accélérer. Le caractère instantané de la circulation de l'information, la caisse de résonance mondiale de l'Internet et des médias qu'il supporte, l'interdépendance massive des économies, et la faible résilience de nos sociétés hyper sophistiquées ont transformé en deux décennies notre vision du monde. Pour s'en tenir à ces derniers mois, alors que nos économies se remettent difficilement d'une crise majeure, les révolutions en Tunisie et en Égypte ont embrasé le monde arabe dans un « printemps » dont on ne sait si la floraison donnera des fruits, puis ce fut le drame du Japon avec deux catastrophes naturelles qui ont entraîné l'accident majeur de la centrale de Fukushima, la mise en cause de l'énergie nucléaire avec des conséquences encore imprévisibles, et la perturbation massive de l'industrie électronique mondiale, puis ce fut l'exécution de Ben Laden avec son cortège d’interrogations sur la pérennité du mouvement Al Qaïda et de ses activités terroristes. Ce tourbillon semble signer une accélération de l'histoire, un événement majeur en chassant un autre, et une imprévisibilité grandissante des crises qui vont se succédant. De nouvelles surprises sont à attendre, de manière certaine, dans un contexte d'immédiateté mondiale de l'information qui impose aux États, convoqué au tribunal permanent de l'opinion publique sous le double joug de l'émotion et de la compassion, d'agir avec une réactivité que ne permettent ni des modes de raisonnement trop statiques, ni des schémas de pensée dont la rigidité est la caractéristique principale. Le monde reste dangereux, dominé par son incertitude, son instabilité et sa faible lisibilité. La guerre, et ses déclinaisons dans tout le spectre de la violence, demeure l'une des modalités de règlement des différents entre les nations, alors même qu'elles avaient décrété son illégalité en 1945 dans la charte des Nations unies.
Ces mutations rapides interviennent alors que les armées françaises, et le ministère de la défense dans son ensemble, connaissent, et tentent de mettre en œuvre, la plus ambitieuse réforme de l'outil militaire depuis la fin de la guerre d'Algérie. Cette réforme, en fait un train de plusieurs chantiers conduits parallèlement, doit décliner les prescriptions conjuguées du Livre blanc et de la Réforme générale des politiques publiques – plus connue par son acronyme RGPP – dans un contexte de contraction budgétaire sans précédent. Cette évolution majeure et brutale du monde militaire le fragilise, alors que son activité est maintenue à un haut niveau d'engagement, sur des théâtres difficiles. Confronté à cette accélération de l'Histoire, il est impératif de réussir cette difficile réforme et de redonner au monde militaire des perspectives de stabilité pour lui permettre, au service de la France et de ses intérêts, de relever avec sérénité, optimisme et efficacité les défis d'un monde toujours incertain, toujours dangereux.
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